Avaient une lueur méchante, sibérienne
Et les sons semblaient naître eux-mêmes de leur froid,
Glaçant mon âme jusqu’au signe de la croix.
Son bras pendait du lit, membre aux muscles âgés,
Comme une chute d’eau, par un blizzard, figée.
Des ondes sur sa peau démentaient sa vieillesse
Et le souffle gonflait sa poitrine, sans cesse.
Les feuilles sont dorées, frémissantes et mortes.
Elles vont se masser en bandes et cohortes.
Un mauvais vent les tient, les poussant dans l’hiver,
Tandis que je m’obstine à rechercher le vert.
Le troupeau marche lent sur les pentes d’estive,
À la source il s’arrête et les sonnailles vives
Accompagnent la trêve. À l’ombre, les moutons
Rêvent de verts, de bleus, de couleurs ton sur ton.
Ce matin par hasard, je vis l’ultime porte
Ouvrant sur le jardin secret des amours mortes.
Une fleur çà et là pointait dans le gazon,
Fragile, mais si belle par sa déraison.
L’alouette lançait en plein vol quelques trilles
Et dans la cour d’école nous jouions aux billes.
Autour le vent jouait aussi, dans le ciel bleu…
L’éveilleur de mémoire est fort méticuleux.
Le mouvement s’estompe et, sous les ombrées closes,
Expire lentement l’art des pensées moroses.
Immense, la montagne, autour, donne son temps,
Ses torrents, ses forêts, ses lacs, son cœur battant.
J’ai voulu dans mon sac loger tout une histoire
Une ancienne maison, une fontaine où boire,
Une sente ombragée, des champignons tapis,
Le sac n’a pas tenu… je me suis assoupi.
Je ressortis l’herbier de la chambre de Flore,
Et, feuilletant les pages, vis un monde éclore,
Une étrange vision d’un botaniste âgé
Nommer la fleur nouvelle au fond d’un potager.
J’entoure chaque branche avec un fil de laine
Et les couleurs choisies toujours me rassérènent.
Au creux de mes chemins d’errance je chéris
Ces teintes donnant corps au flot des rêveries.
J’ai tiré les rideaux, tamisé la lumière,
Un début de journée suivant l’ordre solaire.
Il me faut maintenir les livres au secret,
Mes souvenirs aussi, dont certains à regret.
Ma rivière a l’éclat du diamant dans ses gouttes,
Elle bondit joyeuse et bénit, sous la voûte
Étoilée, les petites fleurs qui sont au bord.
L’eau vive a des vertus qu’ignore l’eau qui dort.
Vous avez la parole aisée des politiques,
Un art de bien lancer de venimeuses piques,
Un charisme certain pour faire des discours,
Dommage qu’ils soient creux, même quand ils sont courts…
Ma colline est une île en quête d’océan,
Une nef échouée telle un monstre géant,
Léviathan minéral au pied duquel chuchote
Une rivière amie qui doucement se frotte.
Tant de points sur l’étoffe à faire que je sens
L’espace s’incurver, fractal, rebondissant…
Le tissu me ramène à la trame réelle
Où l’aiguille a du fil à retordre et se mêle.
Je vagabonde dans le souk de Fassoua
Dans le flot des épices, des coupons de soie.
L’humaine densité me donne envie de clore
Un court instant les yeux, le flot multicolore.
C’était une vision d’une silhouette obscure,
Où seuls les yeux brillaient, deux gouttes de mercure.
Immobile j’allais crier quand une voix
Suave me dit : « Chut ! D’abord trouve ta voie ! »
Je suis en mouvement, l’espace-temps me nargue,
Un frisson dans la trame de l’heure et je largue
Aussitôt les amarres, pour voguer sans frein
Je connais la chanson, l’air comme le refrain…
Elle a posé son chevalet sur le trottoir,
Elle dessine les passants au crayon noir,
Sans jamais retoucher le trait, dans le silence
En plein dans le tohu-bohu, la foule dense.
Sous leur bande de cristal, les timbres se pressent,
Aux vives couleurs encor, malgré leur vieillesse.
Autant de hublots ouverts sur l’ample océan
Des cultures, des splendeurs… le cas échéant.
La gabare chavire au port de Nestalas,
Le flot n’a pas l’humeur obéissante, hélas.
On se bouscule, on crie, les amarres se rompent,
Une équipe s’active à démarrer les pompes.
L’or du dedans se perd, les couleurs se mélangent,
Aux épines du chef applaudissent les anges.
Odieux est le froufrou des ailes tout autour.
Qui suis-je en ce tableau ? Brebis ou bien vautour ?
S’engrènent les rouages furieusement,
Tout ignorants de la machine les armant,
Les paliers chauffent, la chaleur fort se dissipe
Et tout se fait dans l’axe du second principe.
Les brumes sont chassées par un vent de maraude.
Ainsi je vais… ce temps me déchire et taraude.
Et toi, sur l’eau, reflet, fantôme de jadis,
Tu dérives et te perds en ondes sur les lys.
Le presbytère dort sous la lumière vive,
Au jardin, dans les fleurs, les abeilles s’activent.
En été, la torpeur est douce. L’abandon
Me susurre une mélodie de faux bourdon.
Tu l’avais imaginé, caressant ta nuque,
Une esquisse de baiser, déposé, caduque
À peine effleurant ta peau, source de frisson,
Toi mon île destinée, moi ton Robinson…
Nous nous donnâmes rendez-vous dans le sommeil,
Un rêve partagé d’un décor nonpareil,
Nous eûmes des instants de grâce et de silence,
Au milieu de ce clos, de cette transparence.